De Bagdad à Konya, du Caire à Tlemcen, les maîtres du soufisme ont chanté l’amour comme la voie la plus courte vers Dieu. Paroles d’amour réunit une quarantaine de leurs poèmes, calligraphiés en arabe et traduits en vers français.

Un florilège bilingue de la poésie amoureuse soufie
Le Coran dit de Dieu qu’« Il les aime et ils L’aiment » (5, 54). Les soufis ont pris ce verset au mot et en ont tiré une langue entière : celle de l’amant et de l’Aimé, du vin qui enivre sans être bu, de la lune voilée, de la nuit d’union et du feu qui consume sans détruire. Sous ces images empruntées à la poésie amoureuse profane, c’est la relation à Dieu qui se dit — avec une audace que la prose théologique ne se permet jamais.
Paroles d’amour rassemble ces pièces courtes — quatrains, distiques, brefs poèmes — et les donne en regard de calligraphies de Mounir El Khourouj : un trait moderne, mais fidèle à l’esprit du tracé traditionnel par sa recherche d’équilibre et de maîtrise. Le lecteur peut ainsi méditer les poèmes autant que contempler les pages.
Calligraphies de Mounir El Khourouj.
Éditions Al-Bouraq, collection « Tazkiya, purification de l’âme » — 10 €.
Les voix du recueil
- Ibn al-Fârid (m. 1235), le poète du Caire que la tradition a surnommé « le sultan des amants » : l’ensemble le plus fourni du livre.
- Ibn ʿArabî (m. 1240), « le plus grand des maîtres », dont les vers font de l’amour une réalité qui échappe à la connaissance en même temps qu’elle la fonde.
- Abû Madyan (m. 1198), maître andalou installé à Tlemcen, à la source du soufisme maghrébin.
- Un florilège enfin : al-Hallâj, Rûmî, ʿAbd al-Qâdir al-Jîlânî, ʿAbd al-Karîm al-Jîlî et Sohrawardî.
Quelques extraits
De cet être qu’il choie,
Ton cœur sera victime.
Fais donc un seyant choix
De l’amour qui l’anime !
أَنْتَ القَتِيلُ بِأَيِّ مَنْ أَحْبَبْتَهُ
فَاخْتَرْ لِنَفْسِكَ فِي الهَوَى مَنْ تَصْطَفِي
Un vin de cru divin nous avons consommé,
La mémoire évoquant, de notre Bien-aimée.
Nous connûmes en nos cœurs, la prime ébriété,
Quand la vigne, en la vie, n’était encore plantée.
Elle a la pleine lune apprêtée comme verre,
Tandis qu’Elle est soleil, qu’un croissant frêle sert.
Accrois mon désarroi, en ce feu consumant,
Et pardonne à mes flancs brulant de te chérir.
Et si j’émets le vœu de te voir, sois clément :
« Tu ne Me verras point ! », Fais grâce de ne dire !
Mon cœur est désormais à toute forme ouvert :
Il est, pour l’antilope, un pré d’herbes couvert,
Pour le prêtre dévot, le sein d’un monastère,
Pour l’idolâtre, un temple aux païennes images ;
Puis il est la Kaaba, but des pèlerinages,
De la Thora, le livre, ou du Coran, les pages.
En quelque direction que ses montures courent,
La foi que je professe est celle de l’amour.
لَقَدْ صارَ قَلْبِي قابِلاً لِكُلِّ صُورَةٍ
فَمَرْعًى لِغِزْلانٍ وَدَيْرٌ لِرُهْبانِ
أَدِينُ بِدِينِ الحُبِّ أَنَّى تَوَجَّهَتْ
رَكائِبُهُ فَالحُبُّ دِينِي وَإِيمانِي
L’amour à l’homme on attribue, ainsi qu’à Dieu,
En un rapport perdant la science en conjectures.
Il est un goût dont on ignore la nature.
Ah ! N’est-ce pas déconcertant, ô toi mon Dieu ?
Les adeptes de l’amour, de l’Aimé se soucient ;
Ils font don en l’ardeur de leurs propres esprits !
Ils s’emploient à ruiner ce qui est éphémère,
Pour que le permanent, ô beauté, lui prospère !
La terre qui vous reçoit s’emplit soudain de vie.
C’est comme si vos pas battaient ses flancs de pluie !
Et les yeux prisent en vous un décor enchanteur,
Comme si vous formiez un parterre de fleur !
La lumière de Dieu dispense sa lueur
Dans les cœurs des amants ;
Et le secret divin, dans le tréfond des cœurs
De son secret épand.
Je peux m’éloigner de tous, sauf de ceux qui en leur cœur me contiennent.
RûmîJe suis, ma foi, Celui que j’aime ;
L’aimé n’est autre que moi-même :
Épris, nous sommes deux esprits,
Dans un corps unique compris.
Tu Le vois Lui à travers moi,
Tu Nous vois Nous si tu Le vois.
أَنا مَنْ أَهْوَى وَمَنْ أَهْوَى أَنا
نَحْنُ رُوحانِ حَلَلْنا بَدَنا
فَإِذا أَبْصَرْتَنِي أَبْصَرْتَهُ
وَإِذا أَبْصَرْتَهُ أَبْصَرْتَنا
Traduire des vers par des vers
La poésie soufie est presque toujours rendue en prose, au motif que la rime coûterait trop cher à l’exactitude. Le parti pris est ici l’inverse : chaque pièce est restituée en vers comptés et rimés. Le lecteur francophone retrouve ainsi ce que le lecteur arabophone entend d’abord — un chant, une scansion, une mémoire facile — et non le seul contenu du poème. En regard, la calligraphie fait le même travail pour l’œil : elle rappelle qu’avant d’être un sens à extraire, ces vers furent une forme à admirer.