« Croyant » et « mécréant » : ce que disent vraiment les mots du Coran

Deux mots reviennent sans cesse quand on parle du Coran : la foi (îmân) et la mécréance (kufr). Les traductions sont si installées qu’on ne les interroge plus : d’un côté ceux qui croient, de l’autre ceux qui ne croient pas — deux opinions, deux camps. Or ce n’est pas ainsi que le Coran emploie ces mots. Il suffit de le lire pour s’en apercevoir, et c’est ce que nous allons faire : toutes les occurrences, sans dictionnaire tardif, en laissant le texte se définir lui-même.

1. Un mot qui veut dire « enfouir »

Commençons par le plus surprenant. Le mot kufr vient d’une racine, K-F-R, dont le sens premier est recouvrir, enfouir. Le Coran l’emploie dans ce sens concret, et sans aucune nuance religieuse, quand il compare la vie d’ici-bas à « une pluie dont la végétation réjouit les cultivateurs » (57:20) — en arabe al-kuffâr, littéralement « ceux qui enfouissent » la graine sous la terre. Le même mot que « les mécréants ».

Il l’emploie aussi dans un sens positif, quinze fois : Dieu « recouvre leurs mauvaises actions » — yukaffir ʿanhum sayyiʾâtihim. Effacer une faute, c’est la recouvrir. Et la kaffâra, l’expiation, est ce qui recouvre un manquement.

Un kâfir, au sens premier, est donc quelqu’un qui recouvre quelque chose qui est là. Reste à savoir quoi.

2. Recouvrir un bienfait : l’ingratitude

Le premier objet du kufr, dans le Coran, est un bienfait reçu. Le mot est alors l’exact contraire de shukr, la gratitude — et le texte les oppose sept fois :

« Souvenez-vous de Moi, Je Me souviendrai de vous ; soyez-Moi reconnaissants, et ne soyez pas ingrats (lâ takfurûn). » (2:152)

Ce verset s’adresse aux croyants. Un croyant peut donc « faire du kufr » — non en changeant de religion, mais en recouvrant un bienfait. Salomon, devant le trône de la reine de Saba apporté en un clin d’œil, dit : « C’est une grâce de mon Seigneur, pour m’éprouver : serai-je reconnaissant ou ingrat (a-ashkuru am akfuru) ? » (27:40). Et le texte résume l’homme en deux mots : « reconnaissant, ou ingrat (kafûr) » (76:3).

Le plus parlant est peut-être Pharaon. Quand Moïse revient vers lui, Pharaon lui rappelle qu’il l’a élevé, puis lui reproche le meurtre de l’Égyptien : « Tu as commis l’acte que tu as commis, et tu es un ingrat (mina l-kâfirîn) » (26:19). Pharaon ne reproche pas à Moïse une croyance : il lui reproche de l’avoir mal payé de ses bienfaits.

3. Recouvrir ce qu’on sait : la dénégation

Le second objet du kufr est une vérité reconnue. Et c’est ici que le mot se sépare le plus nettement de « ne pas croire ». Vingt-cinq versets lient le kufr au fait de savoir, de reconnaître, d’avoir reçu :

« Quand leur est venu ce qu’ils connaissaient, ils l’ont dénié (kafarû bihi). » (2:89)

« Pourquoi déniez-vous les signes de Dieu, alors que vous en êtes témoins ? » (3:70)

« Ils reconnaissent le bienfait de Dieu, puis ils le nient. » (16:83)

« Ils les ont niés, alors que leurs âmes en avaient la certitude. » (27:14)

Le kâfir n’est pas celui qui ignore : c’est celui qui a vu et qui recouvre. Le texte le dit en creux, avec une règle qu’il pose pour lui-même : « Nous ne châtions personne avant d’avoir envoyé un messager » (17:15). Avant que quelque chose ait été présenté, il n’y a rien à dénier — donc pas de kufr.

On le voit aussi à la grammaire. Dans le Coran, on ne « mécroit » jamais dans l’absolu : on dénie quelque chose — kafara bi- : les signes de Dieu, ce qui a été envoyé, un bienfait, Dieu Lui-même. Le verbe réclame un objet. Le kufr est un geste envers ce qu’on a reçu, pas un état d’esprit.

4. Rejeter : le même mot, en bien

Puisque le mot dit un geste et non une opinion, il peut s’appliquer dans l’autre sens. Et le Coran l’ordonne :

« Nulle contrainte en religion : la voie droite se distingue de l’égarement. Quiconque dénie (yakfur bi-) les faux dieux et croit en Dieu a saisi l’anse la plus solide. » (2:256)

Le même verbe, kafara, pour le croyant qui rejette l’idole et pour l’idolâtre qui rejette le message. Abraham dit à son peuple : « nous vous renions (kafarnâ bikum) » (60:4). Satan, au Jour du jugement, dira à ceux qui l’ont suivi : « je renie (kafartu) que vous m’ayez associé » (14:22). Le mot n’est ni bon ni mauvais en lui-même : c’est l’objet qui lui donne sa valeur. Renier l’idole est un bien ; renier un bienfait ou une vérité reconnue est le kufr que le Coran condamne.

5. L’autre mot : la sécurité

Passons à îmân, « la foi ». Sa racine, ʾ-M-N, est celle de la sécurité et de la confiance, et le Coran l’emploie dans ce sens à chaque page. La Mecque est « la cité sûre » (al-balad al-amîn, 95:3). Dieu y a nourri les Quraysh « contre la faim et les a mis en sécurité contre la peur » (âmanahum min khawf, 106:4). L’ennemi qui demande asile est reconduit « en son lieu de sûreté » (maʾman, 9:6). Les prophètes se présentent comme « un messager digne de confiance » (rasûl amîn) ; Gabriel est « l’Esprit fidèle » ; Moïse, « le fort, le fiable » (28:26). Le dépôt que l’on confie s’appelle amâna : « que celui à qui l’on a confié un dépôt le restitue » (2:283) ; « ne trahissez pas Dieu et le Messager, ne trahissez pas ce qui vous a été confié » (8:27). Et Dieu Lui-même porte le nom d’al-Muʾmin (59:23) — « celui qui donne la sécurité » — exactement le mot que l’on traduit par « le croyant ».

Arrêtons-nous sur 106:4, parce que tout y est. « Il les a mis en sécurité contre la peur » — âmanahum — est le même verbe, à la même forme, que « ils ont cru » — âmanû. Quand ce verbe a pour objet une personne, il signifie la mettre en sécurité ; quand il est suivi de bi- (« en »), il signifie placer sa confiance en ; quand il est suivi de li- et d’une personne, il signifie croire quelqu’un, lui faire crédit : « Loth le crut » (âmana lahu, 29:26). Croire, dans le Coran, c’est accorder sa confiance — et recevoir en retour la sécurité. Un verset tient les deux bouts :

« Ceux qui ont fait confiance et n’ont pas mêlé leur foi d’injustice, à ceux-là la sécurité. » (6:82)

C’est pourquoi la foi, dans le Coran, est une affaire de cœur apaisé — « son cœur tranquille dans la foi » (16:106) — et pourquoi elle se distingue de l’islâm, mot de la racine de la paix (S-L-M), qui dit l’acte d’adhérer à la paix, de s’en remettre à elle : « Les Bédouins disent : « nous avons cru ». Dis : vous n’avez pas cru ; dites plutôt : « nous avons adhéré à la paix » (aslamnâ), car la foi n’est pas encore entrée dans vos cœurs » (49:14). On peut s’en être remis à la paix sans avoir encore donné sa confiance.

6. On peut « croire » dans le faux

Dernière preuve que ces mots disent un geste et non une vérité : le Coran parle de gens qui « croient (yuʾminûna bi-) aux idoles et aux faux dieux » (4:51), de gens qui « ont cru au faux » (29:52). La foi, elle aussi, peut avoir un mauvais objet. Exactement comme le kufr peut avoir un bon objet.

Le couple est donc parfaitement symétrique : faire confiance / renier. Ni « croire » ni « mécroire » ne contiennent en eux-mêmes le vrai ou le faux ; ils disent ce qu’on fait de ce qu’on a reçu.

7. Ce que cela change

Résumons ce que le texte dit de lui-même.

Le couple îmân / kufr n’oppose pas deux opinions, mais deux attitudes envers ce qui est reçu : la confiance et le déni, la fidélité et l’ingratitude, reconnaître et recouvrir. Ce sont des actes — des verbes avec un objet — et non des étiquettes.

Trois conséquences, que la lecture courante fait disparaître :

  • Un musulman peut faire du kufr — recouvrir un bienfait (2:152), renier ce qu’il a reconnu. Le texte emploie le mot pour les croyants.
  • Celui à qui rien n’a été présenté n’est pas appelé kâfir par le Coran (17:15). Le mot suppose une réception, puis un refus.
  • Quand le Coran nomme un adversaire « ceux qui ont dénié », il le nomme par ce qu’il a fait. Au seuil même de la permission de combattre, l’adversaire est décrit en deux mots qui sont deux actes : « traître et ingrat » (khawwân kafûr, 22:38) — face à « ceux qui ont fait confiance ».

Dans l’usage postérieur — celui du droit, puis du langage courant —, kâfir est devenu un statut : « non-musulman », quelqu’un qu’on est, indépendamment de ce qu’on a fait ou reçu. C’est un glissement, et il faut le savoir pour lire le texte : le Coran dit ce qu’on fait d’un bienfait, d’un signe, d’une parole donnée ; l’usage tardif dit ce qu’on est. Les deux ne se recouvrent pas — et c’est précisément sur ce glissement que reposera, plus tard, l’idée que l’on combat quelqu’un pour ce qu’il est.

À retenir. Kufr : recouvrir ce qu’on a reçu — un bienfait (ingratitude), une vérité reconnue (dénégation), une idole (et alors c’est un bien). Îmân : accorder sa confiance, être fidèle, et recevoir la sécurité. Deux gestes, pas deux camps. Le même verbe dit « ils ont cru » et « Il les a mis en sécurité contre la peur ».


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