Ce que dit le texte, ce que faisait le Prophète — et comment on lui a fait dire autre chose
1. La question que tout le monde se pose
Le Coran ordonne-t-il de combattre les gens pour ce qu’ils croient ? La question est posée partout — par ceux qui veulent faire peur, par ceux qui ont peur, et par beaucoup de musulmans qui n’osent plus ouvrir le chapitre 9. Elle mérite une réponse qui ne soit ni un plaidoyer ni une accusation : une lecture.
La réponse tient en trois phrases, et le reste de cet article les établit. Oui, le Coran contient des ordres de combattre — quinze, adressés à la communauté. Non, il ne donne jamais une croyance comme raison de combattre : chaque fois qu’il dit pourquoi, c’est un acte — on vous combat, on vous a chassés, on a rompu le pacte, on a attaqué le premier. Et la doctrine qui dit le contraire a une histoire : des auteurs, des dates, des raisons que ses auteurs ont eux-mêmes écrites.
Le chemin : d’abord les mots, parce que la plupart des contresens sont dans la traduction. Puis le verset le plus cité, lu en entier. Puis la question du pourquoi. Puis ce qui, dans le texte, ne peut pas changer. Puis le plus ancien document de l’islam, et la manière dont le Prophète a réellement fait la guerre. Enfin, comment une raison d’être est devenue une étape dépassée.
2. Les mots qu’on confond
Trois mots arabes sont traduits comme s’ils n’en faisaient qu’un.
Jihâd veut dire effort — la dépense de soi. Le Coran l’emploie trente-six fois, et jamais pour définir le combat. À La Mecque, avant toute autorisation de se battre, il ordonne de « lutter contre eux par lui [le Coran], d’une grande lutte » (25:52) : un jihâd de la parole. Qitâl veut dire combat — le fait de se battre ; c’est le mot des versets de guerre, cent vingt-deux fois. Ḥarb, la guerre, six fois seulement. Le texte associe parfois les deux premiers dans un même passage ; il ne les confond jamais.
Deux autres mots comptent davantage encore, parce qu’ils désignent les personnes. Nous leur avons consacré deux articles ; en voici l’essentiel.
Kâfir ne veut pas dire « celui qui ne croit pas ». La racine signifie recouvrir : le cultivateur qui enfouit la graine est un kâfir (57:20). Dans le Coran, le mot désigne celui qui recouvre ce qu’il a reçu — un bienfait (c’est l’ingratitude, et le texte l’applique aux croyants : « ne soyez pas ingrats », 2:152), ou une vérité qu’il a reconnue (c’est la dénégation : « quand leur est venu ce qu’ils connaissaient, ils l’ont renié », 2:89). C’est un acte, qui suppose d’avoir reçu quelque chose. Nous traduirons donc par celui qui a renié, et non par « mécréant ».
Muslim ne veut pas dire « soumis ». La racine S-L-M dit l’entier, l’intact, la paix : le cœur « intact » (26:89), la vache « sans défaut » (2:71), le prix du sang « remis » (4:92). Le muslim est celui qui s’est remis entier à un seul — « un homme entier à un seul maître », par opposition à « un homme que se disputent des associés » (39:29). Et dans les versets de guerre, le mot de la même racine, silm, désigne la paix que l’ennemi offre et qui arrête les armes (4:90, 8:61). Nous traduirons par celui qui a adhéré à la paix, qui s’en est remis.
Enfin mushrik, « l’associateur » : celui qui partage son allégeance entre plusieurs maîtres — l’homme disputé de la parabole.
Gardons ces sens. Ils changent la lecture de chaque verset qui suit.
À retenir. Jihâd = effort ; qitâl = combat. Kâfir = celui qui a renié ce qu’il a reçu ; muslim = celui qui s’est remis entier, qui a adhéré à la paix. Ce sont des actes, pas des étiquettes.
3. Le « verset de l’épée », lu en entier
Il y a un verset que tout le monde a vu passer, cité par ceux qui veulent faire peur comme par ceux qui ont peur :
« Quand les mois sacrés seront écoulés, tuez les associateurs où que vous les trouviez. » (9:5)
On l’appelle « le verset de l’épée ». Le nom n’est pas dans le Coran : ce sont des commentateurs qui le lui ont donné, bien plus tard. Mais avant de discuter du nom, il faut faire une chose simple, que presque personne ne fait : lire la phrase jusqu’au bout — et surtout depuis le début.
Le verset commence par « quand… alors ». En arabe, fa-idhâ. Une phrase qui commence par « alors, quand » n’est pas une phrase : c’est la seconde moitié d’une phrase. Imaginez un mur sur lequel on aurait écrit « …alors tirez ». La première question de n’importe qui serait : tirez quand ? Le début est quelques lignes plus haut. Le chapitre 9 s’ouvre sur une proclamation adressée à des tribus bien précises : celles « avec qui vous aviez conclu un pacte » et qui l’ont rompu. On leur accorde un délai : « parcourez la terre pendant quatre mois » (9:2). Les « mois sacrés » du verset 5, ce sont ces quatre mois. Le verset ne déclare pas une guerre ; il dit ce qui se passe quand le délai expire.
Puis : « les associateurs » — lesquels ? Le texte vient de le dire : ceux qui avaient un pacte. Et au cas où ce ne serait pas clair, le verset 4, juste avant l’ordre, fait une exception en toutes lettres :
« À l’exception de ceux des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte, et qui ensuite ne vous ont manqué en rien et n’ont soutenu personne contre vous : menez le pacte à son terme. » (9:4)
Ces gens-là sont exactement aussi « associateurs » que les autres. On ne les combat pas. Ce qui fait la différence n’est donc pas ce qu’ils croient, mais ce qu’ils ont fait : ils ont tenu parole. C’est comme si, dans un texte de loi, on lisait « des locataires ont cessé de payer… » puis, deux articles plus loin, « les locataires seront expulsés » : personne ne comprendrait « tous les locataires de France ».
Puis, le verset d’après. Immédiatement après l’ordre de combattre :
« Et si l’un des associateurs te demande protection, accorde-la-lui, afin qu’il entende la parole de Dieu ; puis conduis-le en son lieu de sûreté. » (9:6)
Un ennemi, en pleine guerre, demande asile : on le protège, on lui fait entendre le message, et on le raccompagne chez les siens — sans lui demander de changer de religion. Si l’on tuait les gens pour leur croyance, ce verset n’aurait aucun sens.
Et enfin, le motif, répété après l’ordre. Les versets 7 à 13 reprennent la raison de tout cela, et la formulent sans détour : « ils ont violé leurs serments, ils ont voulu expulser le Messager, et ce sont eux qui vous ont attaqués les premiers » (9:13).
Voici donc le passage, dans l’ordre où il est écrit :
| Verset | Ce qu’il dit |
|---|---|
| 9:1-2 | Le pacte est dénoncé. Délai de quatre mois. |
| 9:4 | Exception : ceux qui ont tenu parole, on honore le pacte jusqu’au bout. |
| 9:5 | Le délai passé, combattez-les. |
| 9:6 | Celui qui demande asile est protégé et raccompagné. |
| 9:7-13 | Pourquoi : pacte rompu, tentative d’expulsion, attaque première. |
Sorti de son paragraphe, le verset 5 est un ordre de tuer tous les associateurs. Lu dans son paragraphe, c’est un ordre de reprendre les hostilités, après un délai, contre un groupe qui a rompu son traité et attaqué le premier — avec une exception pour les loyaux et un asile pour quiconque le demande. Ce n’est pas une interprétation moderne : le plus ancien commentaire du Coran qui nous soit parvenu, celui de Muqâtil, mort en 767, lit déjà le verset ainsi — il y voit les tribus « qui n’avaient de pacte que pour cinquante jours ».
À retenir. Le verset de l’épée commence par « alors ». Un verset qui commence par « alors » n’est pas une phrase : c’est la fin d’une phrase. Tout le débat tient dans le fait de lire, ou non, le début.
4. Pourquoi Dieu permet-il de combattre ?
Le Coran ne répond qu’une fois à cette question en disant « parce que ». C’est le verset qui, selon la tradition, fut le premier révélé sur le combat :
« Permission est donnée à ceux qui sont combattus, parce qu’ils ont été lésés — et Dieu est capable de les secourir : ceux qui ont été chassés de leurs demeures sans autre droit que d’avoir dit : « Notre Seigneur est Dieu ». Si Dieu ne repoussait pas les hommes les uns par les autres, seraient détruits des monastères, des églises, des synagogues et des mosquées où le nom de Dieu est beaucoup invoqué. » (22:39-40)
Tout y est. La permission est donnée à ceux qu’on combat — pas à ceux qui combattent. La raison est un tort subi : l’expulsion, la persécution pour la foi. Et le but est universel : que les lieux de culte subsistent — monastères, églises et synagogues sont nommés avant les mosquées. Le verset suivant ajoute ce que doivent faire ceux qui obtiennent le pouvoir : « ils accomplissent la prière, versent la zakât, ordonnent le bien et interdisent le mal — et à Dieu appartient l’issue des choses » (22:41). Après la victoire, un ordre intérieur ; pas un programme de conquête.
Est-ce un verset isolé ? On peut le vérifier. Le Coran contient quinze ordres de combattre adressés à la communauté. Pour chacun, posons la question du pourquoi — et regardons ce que le texte met à cette place. Le résultat est net : treize fois, un acte ; deux fois, rien (9:29 et 9:123, nous y reviendrons) ; zéro fois, une croyance. Les actes nommés sont toujours les mêmes : ils vous combattent (2:190), ils vous ont chassés (2:191), ils ont rompu leurs serments (9:12), ils vous ont attaqués les premiers (9:13), l’un des deux groupes a agressé l’autre (49:9), ils ne s’écartent pas de vous, ne vous offrent pas la paix, ne retiennent pas leurs mains (4:91), ils dépensent leurs biens pour barrer la voie de Dieu (8:36-39).
Et la croyance, alors ? Elle est bien dans ces versets — mais à une autre place : pour nommer l’adversaire, six fois. « Combattez les chefs du reniement » (9:12), « ceux des renieurs qui vous sont contigus » (9:123). Avec le sens que le Coran donne lui-même au mot, cela ne contredit rien : « les chefs du reniement », le verset 9:12 les définit dans la même phrase — « s’ils violent leurs serments après leur pacte… combattez les chefs du reniement : ils n’ont pas de serments ». Renier, ici, c’est se parjurer. Et au seuil même de la permission de combattre, l’adversaire est décrit en deux mots qui sont deux actes : « Dieu n’aime aucun traître ingrat » (22:38).
Jusqu’à quand ? Les versets disent aussi quand on s’arrête, et c’est toujours un acte de l’adversaire : « s’ils cessent » (2:193, 8:39) ; « s’ils s’écartent de vous, ne vous combattent pas et vous offrent la paix, Dieu ne vous donne aucune voie contre eux » (4:90) ; « s’ils inclinent à la paix, incline vers elle » (8:61) ; « jusqu’à ce que la guerre dépose ses fardeaux » (47:4). Quand le texte annonce, à propos d’un peuple en armes, « vous les combattrez, ou ils s’en remettront » (48:16), le verbe est celui de la paix offerte dans 4:90 — pas celui d’une conversion. Une seule fois, en 9:5, l’arrêt est lié à la pratique religieuse (« s’ils se repentent, accomplissent la prière… ») — et le verset suivant lui adjoint aussitôt l’asile sans conversion.
Dans quelles limites ? « Combattez ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas » (2:190). « Quiconque vous agresse, répondez à la mesure de son agression » (2:194). « Ne dites pas à celui qui vous offre la paix : tu n’es pas croyant » (4:94) — interdiction explicite de faire passer le test de la croyance avant l’acte de paix. « Que la haine d’un peuple ne vous porte pas à être injustes » (5:8). Même dans le cas où tuer est permis, « qu’il ne commette pas d’excès » (17:33).
Un mot revient dans ces versets : fitna — « combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de fitna » (2:193). On le traduit parfois par « incroyance ». Le Coran, lui, l’emploie pour « ceux qui ont persécuté les croyants et les croyantes » (85:10), pour ceux qui ont émigré « après avoir été persécutés » (16:110). La fitna, c’est la persécution. Et le texte a son propre nom pour la guerre légitime : dafʿ, repousser — « si Dieu ne repoussait pas les hommes les uns par les autres… » (22:40, et déjà 2:251 dans l’histoire de David).
À retenir. Le Coran dit pourquoi on combat : parce qu’on est combattu, chassé, trahi. Il dit jusqu’à quand : jusqu’à ce que l’autre cesse ou offre la paix. Il dit dans quelles limites : sans excès, sans injustice. Jamais il ne dit : parce qu’ils croient autre chose.
Encadré — Et le verset 9:29 ?
C’est le verset le plus difficile, et il faut le dire. Il ordonne de combattre « ceux qui ne croient ni en Dieu ni au Jour dernier, qui ne tiennent pas pour interdit ce que Dieu a interdit et ne professent pas la religion de vérité, parmi ceux à qui le Livre a été donné, jusqu’à ce qu’ils versent la jizya ». L’adversaire y est nommé par ses croyances, et le verset ne dit pas pourquoi. Trois remarques. Le but n’est pas la conversion mais un tribut : les églises et synagogues de 22:40 restent debout. Le passage qui suit décrit des docteurs et des moines « qui dévorent les biens des gens et barrent la voie de Dieu » (9:34) — un acte. Et le Coran se déclare sans contradiction (4:82) : lire ce verset avec les règles qu’il pose ailleurs — pas d’hostilité envers qui ne vous combat pas ni ne vous a chassés (60:8) — est la lecture que le texte lui-même invite. Mais c’est une lecture. Le verset, seul, ne tranche pas ; l’honnêteté est de le dire.
5. Ce qui ne change pas
Les circonstances changent. Les statuts changent — un pacte est conclu, rompu, renouvelé. Mais il y a dans le texte des choses qui ne changent pas, et le texte le dit lui-même.
Un verset peut être remplacé : « nul verset que Nous n’abrogions ou ne fassions oublier… » (2:106). Mais « nul ne peut changer les paroles » de Dieu (6:115) ; « tu ne trouveras aucun changement à la manière d’agir de Dieu » (48:23 — dit, précisément, dans un passage sur le combat) ; et « l’ordre droit », al-dîn al-qayyim, est ce qui ne change pas : « nul changement à la création de Dieu » (30:30). Et le texte pose la règle qui permet de trier : à ceux qui disent « Dieu nous l’a ordonné », réponds : « Dieu n’ordonne pas la turpitude » (7:28). Un ordre qu’on prête à Dieu et qui contredit ce que Dieu est n’est pas un ordre de Dieu.
Or le Coran dit vingt-trois fois ce que Dieu n’aime pas, et quinze fois ce qu’Il aime. Et il accroche ces phrases aux versets de combat :
- « Combattez ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas : Dieu n’aime pas les agresseurs. » (2:190)
- « Dieu défend ceux qui ont cru ; Dieu n’aime aucun traître ingrat. » (22:38 — le verset qui précède la permission)
- « Dénonce le pacte ouvertement : Dieu n’aime pas les traîtres. » (8:58)
- « Menez le pacte à son terme : Dieu aime les pieux. » (9:4 — dans le passage même du verset de l’épée) ; « tant qu’ils sont droits envers vous, soyez droits envers eux : Dieu aime les pieux. » (9:7)
- « Réconciliez-les avec équité : Dieu aime les équitables. » (49:9) ; « soyez bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus : Dieu aime les équitables. » (60:8)
- « Pardonne-leur et passe outre : Dieu aime les bienfaisants. » (5:13 — à propos des Gens du Livre)
Tous ces attributs sont du côté de la retenue, de la fidélité, de l’équité. Aucun verset ne dit : « Dieu aime ceux qui combattent les renieurs ». On objectera que le texte dit aussi « Dieu n’aime pas les renieurs » (3:32). C’est vrai — et il dit aussi qu’Il n’aime pas les prodigues, les orgueilleux, les vaniteux, qu’il n’ordonne jamais de combattre. Ne pas être aimé n’est pas un ordre. L’attribut accroché à un ordre, lui, en est la limite.
Cela donne au texte trois étages. En haut, ce que Dieu est — hors de portée de tout changement, et même les savants qui pratiquent l’abrogation admettent qu’on n’abroge pas une phrase qui dit ce que Dieu est. Au milieu, les règles générales accrochées à ces attributs : « ne transgressez pas », « tenez vos pactes », « soyez équitables ». En bas, les ordres de circonstance : le délai de quatre mois, telle tribu, telle campagne. L’abrogation, si on l’admet, ne peut toucher que l’étage du bas. Abroger l’étage du milieu en laissant l’étage du haut, ce serait faire ordonner par Dieu ce qu’Il n’aime pas.
Et le texte définit lui-même le mot décisif. Agresser, c’est frapper au-delà de « ceux qui vous combattent » (2:190), au-delà de « la mesure » de ce qu’on vous a fait (2:194), au-delà des limites (2:229) — et même celui qui a subi un tort peut agresser : « que la haine d’un peuple qui vous a barré la Mosquée sacrée ne vous porte pas à transgresser » (5:2). Nulle part le Coran n’appelle « agression » le fait de ne pas croire.
À retenir. « Dieu n’aime pas les agresseurs » n’est pas une règle : c’est une phrase sur Dieu. Les règles changent ; Dieu ne change pas. Tout ce qui est accroché à cette phrase est hors d’atteinte.
Encadré — Qu’est-ce que l’abrogation ?
L’abrogation (naskh) est l’idée qu’un verset révélé plus tard annule la règle d’un verset plus ancien. Le Coran dit que Dieu peut remplacer un verset (2:106) ; il ne dit jamais lequel remplace lequel. Les listes sont l’œuvre des savants, et elles ont beaucoup varié : 42 versets abrogés chez al-Zuhrî (mort en 742), 138 chez al-Naḥḥâs (949), jusqu’à 238 chez Ibn Salâma (1019) — puis 20 chez al-Suyûṭî (1505) et 5 chez Shâh Walî Allâh (1762), deux autorités majeures qui ont ramené l’inflation à presque rien, bien avant toute pression extérieure. Une règle fait l’accord de tous : on abroge des commandements, jamais des énoncés — et surtout pas des énoncés sur Dieu.
6. Le premier document de l’islam
Avant le premier commentaire du Coran (Muqâtil, mort en 767), il ne subsiste aucun livre en prose : de la poésie, et le Coran. Mais il existe autre chose qu’un livre d’auteur : un document.
À son arrivée à Médine, le Prophète fit écrire un pacte entre les Émigrés, les clans de Médine et les clans juifs de la ville. On l’appelle la Charte de Médine. Elle nous est parvenue par deux chaînes indépendantes — l’une par Ibn Isḥâq (mort en 768), l’autre, égyptienne, par al-Zuhrî (mort en 742), soit une génération avant le plus ancien commentaire. Et tout indique qu’elle est bien plus ancienne que ceux qui la transmettent : elle ne cite pas le Coran (un faux tardif en serait truffé) ; ses mots sont si archaïques que ses deux éditeurs, séparément, doivent les expliquer à leurs lecteurs ; elle ne contient aucune des catégories du droit postérieur — ni jizya, ni dhimma, ni « domaine de la guerre » ; et elle conserve des institutions païennes, comme le paiement du prix du sang par clan.
Ce qu’elle dit tient en quelques lignes :
« Ils forment une seule communauté, à part du reste des hommes. »
« Les juifs des Banû ʿAwf sont une communauté avec les croyants : aux juifs leur religion, aux croyants la leur. »
« Les juifs contribuent aux dépenses avec les croyants tant qu’ils sont en état de guerre. »
« La paix des croyants est une. »
« Les croyants sont contre quiconque d’entre eux transgresse. »
Ibn Isḥâq lui-même résume : le Prophète « conclut une trêve avec les juifs, les confirma dans leur religion et leurs biens, et stipula en leur faveur et à leur charge ».
Ce document répond aux trois questions que le Coran laisse ouvertes. Qui est le « vous » de « combattez ceux qui vous combattent » ? Une fédération de clans liés par un pacte — et elle comprend des non-musulmans. Qu’est-ce qui déclenche la guerre ? Une attaque contre les parties du pacte. Qu’est-ce que la guerre ? Un état qui a un début et une fin — « tant qu’ils sont en guerre ». Et quand la Charte vise celui qui « transgresse » (baghâ), elle emploie le mot même de 49:9 : « si l’un des deux groupes transgresse (baghat) contre l’autre… ».
On remarquera que la Charte parle la langue des mots que nous avons examinés : les « croyants » y sont ceux qui ont engagé leur parole (la racine de la foi est celle de la confiance et du dépôt), et l’étranger y est jugé sur ce qu’il fait, non sur ce qu’il croit — au point que des juifs sont « une communauté avec les croyants ».
Il faut dire aussi ce que la Charte ne permet pas. Elle est du début de Médine ; le chapitre 9 est de la fin, et entre les deux les clans juifs de la ville ont été chassés ou tués. On ne peut pas lui faire commander les versets tardifs — ce serait refaire, à l’envers, l’opération que cet article décrit. Ce qu’elle établit est plus modeste et plus solide : que la logique du pacte a existé, qu’elle est documentée, et qu’elle n’a pas été inventée après coup. Un sceptique dira que tout document transmis au VIIIe siècle peut être une projection. Il devra expliquer pourquoi une projection du VIIIe siècle aurait fait des juifs une communauté avec les croyants — au moment précis où le droit qui s’écrivait disait le contraire. On ne fabrique pas un faux qui vous donne tort.
À retenir. Le plus ancien document de l’islam fonde l’appartenance sur le pacte, non sur la croyance ; il déclenche la guerre sur l’agression ; et il en fait un état qui cesse.
7. Comment le Prophète faisait la guerre
Le récit le plus détaillé des campagnes du Prophète est celui d’al-Wâqidî (mort en 823) : soixante-cinq expéditions, chacune avec son motif énoncé dans les premières lignes. On peut le contrôler sur les deux témoins plus anciens, Ibn Isḥâq et Maʿmar (morts en 768). Que disent ces sources quand on leur demande pourquoi ?
Les caravanes. Toute la première série, jusqu’à Badr : « pour intercepter la caravane de Quraysh » — la tribu qui avait chassé les musulmans de La Mecque. Au milieu de cette série, le Prophète conclut un pacte de non-agression avec une tribu voisine, « et il écrivit entre eux un document ».
La riposte. « À la poursuite de Kurz b. Jâbir, qui avait razzié le bétail de Médine. » Abû Sufyân « tua un homme, brûla deux maisons et une récolte » — on le poursuit.
Le rassemblement signalé. Formule constante : « il lui parvint qu’un rassemblement… ». Deux fois, arrivé sur place : personne. Il repart.
La rupture de pacte. Sur les juifs des Banû Qaynuqâʿ, la source invoque le document écrit : « tous les juifs avaient conclu une trêve avec lui, et il écrivit entre eux un document… puis ils transgressèrent et rompirent le pacte ». C’est la Charte, et c’est encore le mot de 49:9. Ailleurs, deux hommes d’une tribu sont tués par un musulman qui les croyait ennemis ; le Prophète le désavoue — « ils avaient de nous sauf-conduit et pacte » — et paie le prix du sang. Le pacte l’emporte sur la religion.
Ce que la source conserve contre elle-même. Khâlid b. al-Walîd est envoyé à une tribu « comme appelant à l’islam, et non comme combattant » ; ils déclarent « nous sommes musulmans, nous avons prié, nous avons bâti des mosquées » ; il les tue quand même — et le récit le rapporte comme un scandale. Sur Tabûk, la plus grande expédition de la vie du Prophète, après avoir donné le motif (les Byzantins massent des troupes), al-Wâqidî ajoute de sa main : « or il n’en était rien : c’était une chose qu’on leur avait dite et qu’ils ont répétée ». Une littérature de propagande n’aurait gardé ni l’un ni l’autre.
Et ce qui dessert la thèse. Une minorité de récits donne la croyance comme motif : l’instruction à un chef d’expédition, « combats quiconque a renié » ; une tribu « appelée à l’islam, qui refusa, et qu’on combattit » ; deux assassinats pour des vers satiriques. Ces récits sont déjà chez Ibn Isḥâq : on ne peut pas les attribuer à un durcissement tardif. Ils sont minoritaires ; ils existent.
Le hadith. Les grands recueils (al-Bukhârî, Muslim) sont du IXe siècle — un siècle après le premier commentaire et les premiers traités de droit. Les recueils plus anciens, eux, gardent les instructions d’Abû Bakr à ses généraux : « ne tue ni femme, ni enfant, ni vieillard ; ne coupe pas d’arbre fruitier… Vous passerez près de gens qui se sont consacrés dans des monastères : laissez-les à ce à quoi ils se sont consacrés » (Muwaṭṭaʾ de Mâlik, mort en 795). Les moines sont exactement aussi « renieurs » que les soldats ; on les laisse. Les grands recueils portent les deux registres : l’interdiction de tuer les femmes et les enfants, de trahir, de mutiler, de tuer un homme sous pacte — et la formule « combattez quiconque a renié Dieu », qui est aussi dans les récits.
À retenir. Les sources les plus anciennes expliquent chaque campagne par un acte — caravane, razzia, pacte rompu, menace signalée — et citent le pacte comme fondement. Elles gardent ce qui les dessert, et une minorité de récits dit autre chose. Les premiers traités de droit de la guerre, eux, parlent de guerre, de sauf-conduit, de trêve et de pacte — jamais de « verset de l’épée ».
Encadré — Et le hadith « il m’a été ordonné de combattre les gens » ?
Il figure chez al-Bukhârî et Muslim : « Il m’a été ordonné de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils attestent qu’il n’y a de dieu que Dieu… ; s’ils le font, ils préservent de moi leur sang et leurs biens. » Lu seul, il fait de la croyance la cause du combat. Mais la tradition elle-même ne l’a jamais lu seul : elle en excepte les Gens du Livre, qui versent un tribut sans changer de religion (9:29), et ses commentateurs le disent « spécifié ». Le mot « les gens » y désigne, pour eux, les Arabes en guerre avec le Prophète. C’est de nouveau la question de l’unité de lecture : une phrase, ou le corpus.
8. Comment on a fait dire autre chose au texte
Si le Coran dit pourquoi on combat, si le premier document et les premiers récits le confirment, comment en est-on venu à l’idée qu’on combat les gens pour ce qu’ils sont ? Par quatre gestes, qui ont chacun des auteurs et des dates. Aucun n’est dans le texte.
Premier geste : découper. Lire le Coran par verset numéroté — un découpage postérieur — au lieu de le lire par passage. Le verset 5 du chapitre 9 sans les versets 2, 4, 6 et 13. Nous l’avons vu : un verset qui commence par « alors » n’est pas une phrase. Or toute la doctrine de l’abrogation travaille sur des versets isolés ; elle perd la cause par construction.
Deuxième geste : dater. La tradition rapporte que 22:39 — « permission est donnée à ceux qui sont combattus, parce qu’ils ont été lésés » — fut le premier verset révélé sur le combat. Puis elle en fait une étape : le combat fut d’abord interdit, puis permis, puis ordonné contre ceux qui attaquent, puis ordonné contre tous (c’est la théorie des quatre degrés, chez Ibn al-Qayyim, mort en 1350). Le tour est joué : ce qui est premier dans une série de degrés est, par définition, dépassé par les suivants. La cause n’a pas été réfutée ; elle a été reclassée en phase révolue.
Troisième geste : abroger. Le plus ancien commentaire conservé, celui de Muqâtil (mort en 767, texte transmis par son élève vers 806), emploie quarante-sept fois la formule « le verset de l’épée l’a abrogé ». Sont ainsi déclarés abrogés : « pardonne-leur et passe outre », « détourne-toi des ignorants », « ne discutez avec les Gens du Livre que de la meilleure manière », et jusqu’à « est-ce toi qui contraindras les gens à devenir croyants ? » (10:99). Le même Muqâtil, pourtant, lit le verset 9:5 lui-même de façon étroite — les tribus au pacte de cinquante jours. Il n’y a qu’une explication : « le verset de l’épée » fonctionne chez lui comme une formule qu’on applique à d’autres versets, non comme le résultat d’une lecture de 9:5. Et la formule circule peu : dans quatre-vingt-dix-sept millions de caractères de commentaires, de droit et de récits, sur cinq siècles, elle n’apparaît que chez Muqâtil et, faiblement, chez al-Râzî (mort en 1209). Al-Ṭabarî (mort en 923), le plus grand commentateur, qui emploie le vocabulaire de l’abrogation cinq cent quatre-vingt-onze fois, n’écrit jamais « verset de l’épée », maintient que « ne transgressez pas » est en vigueur, et lit 9:5 comme visant les briseurs de pacte.
Quatrième geste : changer le sens des mots. C’est le plus silencieux, et c’est pourquoi nous avons commencé par là. Kâfir cesse de désigner celui qui a renié — un acte — pour désigner le non-musulman — un statut. Islâm cesse d’être la paix à laquelle on adhère pour devenir la soumission qu’on impose. Et la cause du combat suit : les juristes se divisent, dès le IXe siècle, entre ceux pour qui l’on combat parce qu’on est attaqué — c’est la position de l’école d’Abû Ḥanîfa, qui en tire l’immunité des femmes, des enfants, des moines, « parce qu’ils ne combattent pas » — et ceux pour qui l’on combat parce que l’autre est incroyant — c’est la position dominante de l’école d’al-Shâfiʿî. Ibn Rushd (Averroès, mort en 1198) pose la question dans ces termes exacts : la cause est-elle l’incroyance, ou la capacité de combattre ? La même génération forge, en Irak, la division du monde en « domaine de l’islam » et « domaine de la guerre » — absente du Coran, du hadith et de la Charte. Dès lors, l’ennemi n’est plus celui qui vous combat : c’est celui qui habite de l’autre côté. Les clauses du Coran — « ceux qui vous combattent », « s’ils offrent la paix » — deviennent encombrantes. Il faut les abroger. L’instrument suit le cadre.
Pourquoi ? Il n’existe aucun document où un pouvoir commande cette doctrine, et il ne faut pas en inventer. Mais il existe un fait : les califes omeyyades puis abbassides menaient chaque été une campagne contre Byzance — une institution, avec ses garnisons et ses soldes. Une guerre programmée chaque année, sans agression préalable, ne peut pas se fonder sur la légitime défense. Il fallait une doctrine où le combat ne dépend d’aucun déclencheur. Et les juristes ont écrit leurs raisons. Al-Mâwardî (mort en 1058) fixe à l’imam l’obligation d’une expédition annuelle, et en donne quatre motifs — dont trois n’ont rien à voir avec une cause de combat : « pour que les ressources de l’année ne soient pas perdues », « pour que l’ennemi ne se renforce pas dans l’inaction », « pour que les gens du jihad ne s’accoutument pas au repos ». Ce sont les raisons d’un État qui entretient une armée. Le document est de leur main.
L’histoire n’est pas simple pour autant. Une piété du combat est née aussi en marge de l’État, chez des ascètes de frontière critiques du pouvoir. Des voix anciennes — Ibn ʿUmar, le fils du calife, et ʿAṭâʾ, le maître de La Mecque — ont nié qu’il existât une obligation permanente de combattre : on ne part qu’à l’appel de l’imam, c’est-à-dire sur un événement. La doctrine du combat permanent a été majoritaire pendant des siècles ; elle n’a pas été réfutée, elle a été battue. Et la tradition a démonté elle-même son appareil d’abrogation : al-Suyûṭî ramène les 238 versets abrogés à 20, Shâh Walî Allâh à 5 — des siècles avant qu’on le lui demande.
À retenir. Une raison d’être ne se perd pas dans le texte. Elle se perd par quatre gestes — découper, dater, abroger, changer le sens des mots — qui ont des auteurs, des dates, et des raisons écrites par leurs auteurs.
Encadré — Qui était Muqâtil ?
Muqâtil b. Sulaymân, né à Balkh, mort à Bassora en 767, est l’auteur du plus ancien commentaire complet du Coran qui nous soit parvenu — deux millions sept cent mille caractères. Il écrit sous les derniers Omeyyades, en plein empire conquérant. Son texte nous est transmis par un élève, al-Hudhayl b. Ḥabîb, mort vers 806. Il lit les versets de combat de façon étroite et circonstanciée — « ne transgressez pas » signifie pour lui « n’engagez pas le combat le premier » — et, dans le même livre, déclare abrogés par « le verset de l’épée » une vingtaine de versets de clémence. Ce paradoxe est la clé : la formule abrogeante n’est pas née d’une lecture du verset de l’épée ; elle s’est transmise comme une étiquette.
9. Ce qu’il faut retenir
- Le Coran contient quinze ordres de combattre. Chaque fois qu’il dit pourquoi, c’est un acte : on vous combat, on vous a chassés, on a rompu le pacte, on a attaqué le premier. Jamais une croyance.
- Le « verset de l’épée » commence par « alors ». Il est la fin d’une phrase dont le début nomme les coupables, excepte les loyaux et accorde l’asile.
- Le texte accroche ses règles de combat à ce que Dieu est : « Dieu n’aime pas les agresseurs », « Dieu n’aime pas les traîtres », « Dieu aime les équitables ». Les règles changent ; Dieu ne change pas.
- Le plus ancien document de l’islam, les plus anciens récits de guerre et les plus anciens traités de droit indexent le combat sur le pacte, l’agression et le statut — pas sur la croyance. Une seule ligne, le commentaire coranique, fait autrement, et c’est la seule qui ait eu besoin d’un instrument.
- Cet instrument — l’abrogation — et les trois autres gestes (découper, dater, changer le sens des mots) ont des auteurs et des dates. La tradition les a elle-même contestés.
Le combat que porte le texte est un combat contre l’agresseur, limité par ce que Dieu n’aime pas. Il a pour nom repousser, et pour fin la paix offerte. Que l’on ait pu en faire une guerre contre ce que les autres croient est une histoire — et une histoire, cela se raconte, avec ses dates.
Petit lexique. Jihâd : effort, dépense de soi. Qitâl : combat armé. Kâfir : celui qui a renié ce qu’il a reçu — un bienfait, une vérité reconnue. Muslim : celui qui s’est remis entier, qui a adhéré à la paix. Mushrik : celui qui partage son allégeance entre plusieurs maîtres. Fitna : la persécution. Dafʿ : repousser — le nom coranique de la guerre légitime. Naskh : l’abrogation. Âyat al-sayf : « le verset de l’épée », nom donné à 9:5 par des commentateurs. Dâr al-ḥarb : « le domaine de la guerre », catégorie juridique du VIIIe siècle, absente du Coran. Dîn qayyim : l’ordre droit, ce qui tient et ne change pas.
Pour aller plus loin
- « Croyant » et « mécréant » : ce que disent vraiment les mots du Coran
- « Islâm » : ce que dit vraiment le mot
- Le Prophète était-il illettré ? Ce que signifie vraiment l’ummiyya
- Les finalités du Coran (maqâsid al-Qur’ân)
- Le tafsîr soufi : lire le Coran de l’intérieur
- Les sept lettres du Coran (al-aḥruf al-sabʿa)
- Quelle est la première sourate révélée ?
- Tableau des grands tafsirs