On traduit islâm par « soumission », et muslim par « soumis ». La traduction est si ancienne qu’on la croit évidente. Pourtant, quand on relève les cent quarante emplois de cette racine dans le Coran, on ne trouve nulle part l’image du vaincu qui plie. On trouve autre chose : l’entier, l’intact, la paix — et un homme qui n’appartient qu’à un seul. Lisons.
1. Un mot qui veut dire « entier »
La racine S-L-M dit d’abord ce qui est intact, sain, sans reste. Le Coran l’emploie ainsi, concrètement, et sans nuance religieuse. Le salut appartient à « celui qui vient à Dieu avec un cœur intact » (qalb salîm, 26:89). Les damnés sont ceux qu’on appelait à se prosterner « quand ils étaient indemnes » (sâlimûn, 68:43). La vache que Moïse demande aux Israélites doit être « sans défaut » (musallama, 2:71). Le prix du sang est « remis » intégralement à la famille (diya musallama, 4:92). Et le verbe sallama signifie remettre — « quand vous remettez ce que vous devez » (2:233) —, préserver — « mais Dieu vous a gardés saufs » (8:43) —, saluer — « saluez ses habitants » (24:27).
Remettre entier, garder intact, souhaiter l’intégrité : c’est une seule idée. Un muslim, au sens premier, est quelqu’un — ou quelque chose — qui est remis sans reste.
2. La paix — et la paix qui arrête la guerre
De là vient salâm, « la paix », quarante-deux fois. C’est le salut qu’on échange, le nom du Paradis — « la demeure de la paix » (6:127) —, un nom de Dieu (59:23). C’est aussi la réponse que le Coran prescrit à l’hostilité : « quand les ignorants leur adressent la parole, ils répondent : paix » (25:63) ; « paix sur vous, nous ne recherchons pas les ignorants » (28:55) ; « détourne-toi d’eux et dis : paix » (43:89). Et en pleine guerre : « ne dites pas à celui qui vous offre la paix : tu n’es pas croyant » (4:94).
Mais il y a plus précis. Le mot silm ou salam — la paix que l’on offre — apparaît huit fois, et six de ces emplois sont dans les versets qui règlent le combat :
« S’ils s’écartent de vous, ne vous combattent pas et vous offrent la paix, Dieu ne vous donne aucune voie contre eux. » (4:90)
« S’ils inclinent à la paix, incline vers elle. » (8:61)
« Ne faiblissez pas en appelant à la paix alors que vous avez le dessus. » (47:35)
« Ô vous qui avez cru, entrez dans la paix tout entiers. » (2:208)
Retenez ce dernier verset : il s’adresse aux croyants, et ce qu’il leur demande, c’est d’entrer dans al-silm — le mot même de la paix offerte par l’ennemi. Dans la langue du Coran, « entrer en islâm » et « entrer dans la paix » s’écrivent avec les mêmes lettres. C’est pourquoi, quand le texte dit d’un peuple en armes : « vous les combattrez, ou ils s’en remettront » (yuslimûn, 48:16), le mot ne désigne pas une conversion, mais ce que 4:90 et 8:61 viennent de décrire — la paix offerte, qui arrête les armes.
3. Un seul maître : la parabole
Un verset donne la clé de tout le reste, et c’est une parabole :
« Dieu propose en exemple un homme que se disputent des associés en querelle, et un homme entier à un seul. Sont-ils semblables ? » (39:29)
Le premier homme est l’esclave de plusieurs maîtres qui se le disputent : shurakâʾ, des « associés » — le mot même du shirk, l’association. Le second est salam li-rajul : d’un seul tenant, à un seul. Voilà les deux mots en face l’un de l’autre, dans une image. Le shirk, c’est être partagé ; l’islâm, c’est être entier. Ce n’est pas la soumission qui s’oppose à l’idolâtrie : c’est l’indivision.
4. Se remettre : à qui, et quoi
Le verbe aslama, « se remettre », dit toujours à qui, et souvent quoi. Ce qu’on remet, c’est son visage : « celui qui remet son visage à Dieu, en faisant le bien » (2:112, 3:20, 4:125, 31:22) — c’est-à-dire sa direction, ce vers quoi l’on se tourne. À qui : « au Seigneur des mondes » (2:131, 6:71, 40:66), « à Lui » (22:34, 39:54). Au moment du sacrifice, Abraham et son fils « se remirent tous deux » (aslamâ, 37:103). Et le mot déborde l’humanité : « à Lui s’est remis ce qui est dans les cieux et sur la terre, de gré ou de force » (3:83). Les astres, la mer, les saisons sont muslims : ils sont tout entiers à ce qui les fait être.
L’islâm n’est donc pas une capitulation devant une force : c’est le geste de se remettre entier, sans se garder de réserve, à Celui à qui tout est déjà remis.
5. Qui le Coran appelle « muslim »
Si le mot désignait une communauté, il ne s’appliquerait qu’à elle. Or le Coran le donne à Abraham (2:131), à Jacob et à ses fils (2:132-133), aux « prophètes qui se sont remis » et qui jugeaient par la Torah (5:44), à Noé (10:72), à Moïse (10:84), aux magiciens de Pharaon (7:126), à Joseph (12:101), aux apôtres de Jésus (3:52, 5:111), à la reine de Saba (27:44), à la maison de Loth (51:36), à des djinns (72:14), et à des Gens du Livre qui disent : « nous étions muslims avant lui » (28:53). Il dit même : « c’est Lui qui vous a nommés muslims, auparavant » (22:78). Le nom précède la communauté qui le porte.
Et il le dit en toutes lettres à propos du père de tous : « Abraham n’était ni juif ni chrétien, mais ḥanîf, muslim » (3:67). Le mot est placé, par le texte lui-même, hors des étiquettes.
6. L’islâm n’est pas la foi
Le Coran distingue soigneusement islâm et îmân — l’adhésion et la confiance. Aux Bédouins qui disent « nous avons cru », il répond : « vous n’avez pas cru ; dites plutôt : nous avons adhéré à la paix (aslamnâ), car la foi n’est pas encore entrée dans vos cœurs » (49:14). Quand il énumère les qualités de ceux que Dieu récompense, il nomme « les muslims et les muslimât, les croyants et les croyantes » (33:35) — deux qualités, deux mots. On peut faire valoir son islâm comme une faveur rendue (49:17) ; on ne peut pas faire valoir sa foi. L’un est l’acte d’entrer ; l’autre est la confiance du cœur, dont il a été question dans l’article « Croyant » et « mécréant » : ce que disent vraiment les mots du Coran.
7. « L’ordre droit »
Un autre mot accompagne l’islâm : dîn, qu’on traduit par « religion ». Là encore, le Coran est plus large. Dîn, c’est ce qu’on doit : une dette (2:282), un compte à rendre — « le Jour du compte » (1:4), « sommes-nous redevables ? » (37:53) —, une loi — « la loi du roi » (dîn al-malik, 12:76), « la loi de Dieu » appliquée à une peine (24:2) —, un ordre (9:36), une allégeance (16:52). La religion, c’est ce qu’on doit à Dieu — et cela ne se contraint pas (2:256), et cela se partage (109:6).
Six fois, le Coran parle de « l’ordre droit », al-dîn al-qayyim — littéralement « ce qui se tient debout, ce qui fait tenir », et aussi ce qui ne change pas, l’immuable. Le verset 30:30 tient les deux sens ensemble : « la nature selon laquelle Dieu a créé les hommes — nul changement à la création de Dieu — c’est là l’ordre droit ». Et le texte dit chaque fois ce que c’est :
- n’adorer que Lui — « c’est là l’ordre droit » (12:40) ;
- la nature première, « la nature selon laquelle Dieu a créé les hommes — c’est là l’ordre droit » (30:30) ;
- la voie d’Abraham, ḥanîf (6:161) ;
- Lui vouer sincèrement ce qu’on Lui doit, prier, donner — « c’est là l’ordre de la droiture » (98:5) ;
- et même le juste compte du temps, les douze mois, « sans vous faire tort » (9:36).
Rien, dans ces six définitions, n’est une appartenance. L’ordre droit, c’est l’exclusivité, la nature, la droiture, la justesse — et ce qui ne passe pas. On retrouve ici l’islâm au sens large de 3:83 : l’ordre auquel les cieux et la terre sont déjà remis ne date pas d’une révélation et ne change pas avec elles ; les révélations le rappellent, elles ne l’instituent pas.
8. Le ḥanîf : une posture, pas une appartenance
Reste le mot que le Coran réserve à Abraham : ḥanîf. Douze emplois, et le texte ne le définit jamais par un contenu — toujours par une posture. Neuf fois sur douze, le mot est suivi de « et il n’était pas des associateurs ». Quatre fois, il accompagne l’image du visage qu’on tourne : « j’ai tourné mon visage vers Celui qui a créé les cieux et la terre, ḥanîf » (6:79) ; « dresse ton visage vers l’ordre droit, ḥanîf » (10:105, 30:30). Et deux fois, il écarte les étiquettes : « ils disent : soyez juifs ou chrétiens, vous serez guidés. Dis : non — la voie d’Abraham, ḥanîf » (2:135) ; « ni juif ni chrétien, mais ḥanîf, muslim » (3:67).
La racine du mot dit incliner, se détourner. Le ḥanîf est celui qui s’est détourné des associés pour se tourner, d’un seul tenant, vers l’Un — exactement l’homme « entier à un seul » de la parabole. Le Coran va jusqu’à faire d’Abraham « une communauté à lui seul » (16:120) : la posture suffit, sans le groupe.
9. Quatre mots pour ce qu’un seul a remplacé
Là où nous disons « religion », le Coran a quatre mots, et ils ne disent pas la même chose. Milla : la tradition à laquelle on appartient — « la voie de mes pères » (12:38), « leur milla » dans laquelle on veut vous faire rentrer (18:20). Dîn : ce qu’on doit, le compte, la loi, l’allégeance. Islâm : l’acte de se remettre entier, d’adhérer à la paix. Ḥanîf : l’orientation, le visage tourné vers l’Un. Un verset les enchaîne : « un ordre droit, la voie d’Abraham, ḥanîf » (6:161). Et la foi, îmân, est la confiance qui habite tout cela.
Ce que la traduction par « soumission » et par « religion » fait disparaître, c’est précisément cette articulation : un geste (se remettre), une orientation (vers l’Un), une dette (ce qu’on doit), une appartenance (la voie des pères) — dont le texte dit que la première et la deuxième valent sans la quatrième. Et c’est ce qui permet de lire sans contresens les versets qu’on cite le plus : « la religion auprès de Dieu, c’est l’islâm » (3:19) et « quiconque recherche un autre dîn que l’islâm, cela ne sera pas accepté de lui » (3:85) viennent après « à Lui s’est remis tout ce qui est dans les cieux et sur la terre » (3:83). Ce qui est accepté, c’est ce que les astres font déjà.
À retenir. Islâm : être entier, remis sans reste, à un seul — et la paix qui va avec. Son contraire n’est pas la liberté mais le shirk, le partage entre plusieurs maîtres (39:29). L’ordre droit (dîn qayyim) est ce qui tient et ne change pas : l’exclusivité, la nature, la droiture. Le mot est donné à Abraham, à Moïse, aux apôtres, à la création : il précède la communauté qui le porte (22:78). Il n’est pas la foi (49:14). Et dans les versets de combat, c’est la paix offerte qui arrête les armes (4:90, 8:61, 48:16).
Pour aller plus loin
- « Croyant » et « mécréant » : ce que disent vraiment les mots du Coran
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